Sartre a défini le concept de négritude inventé par feu Aimé Césaire comme « la négation de la négation de l’homme noir ». Au-delà d’un mot qui va symboliser la littérature noire en France et à travers le monde, la négritude est par essence un horizon de liberté et de reconnaissance pour un peuple si longtemps opprimé et déconsidéré. Ce mot fut pour Aimé Césaire bien plus qu’un leitmotiv comme un autre, il caractérisa le combat de sa vie, le combat de 94 années pour la reconnaissance de l’identité d’un peuple qu’il a représenté tant à travers la richesse et la beauté de sa poésie, qu’à travers la ferveur et la détermination de son engagement politique. Sortit de l’Ecole Normale Supérieure de Paris avec son ami Léopold Sédar Senghor, les deux compagnons décidèrent de se dévouer corps et âme au double combat contre le colonialisme et le racisme notamment à travers le fameux Discours sur le Colonialisme et sa désormais fameuse ouverture : « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente ».
Son combat politique sera également vif et engagé à gauche. Sa critique du colonialisme sera aussi une critique du capitalisme de l’époque jugé essentiellement expansionniste et impérialiste. Son combat sera surtout celui d’un humaniste convaincu comme le symbolise cette phrase : « Je suis de la race de ceux qu’on opprime ». Convaincu que dans le colonialisme il y a d’abord et avant tout la négation de l’homme, sa déconsidération et son humiliation, que le colonialisme est en soi un racisme et l’expression du racisme. Son message n’était donc pas celui d’un noir tentant de défendre la cause de son peuple, il était celui d’un homme convaincu de l’égalité entre chaque homme.
Ainsi, Aimé Césaire était un Homme d’action, tant dans sa poésie que dans son poste de maire de Fort de France. « Je ne conçois pas que l’artiste puisse rester un spectateur indifférent, refusant de prendre une option.(…) Etre engagé, cela signifie, pour l’artiste, être inséré dans son contexte social, être la chair du peuple, vivre les problèmes de son pays avec intensité, et en rendre témoignage » disait-il. Il se distinguera par là de beaucoup d’intellectuels de son temps par le choix de faire vivre son engagement non seulement dans sa poésie, mais aussi par le contact, par la rapport direct humain avec son peuple. L’œuvre d’Aimé Césaire est donc aussi celle de son peuple : c’est une part de l’humanité trop longtemps négligée, trop longtemps laissée pour compte qui s’exprime avec lui : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ». L’homme touchera donc l’universel par la communion avec son peuple : « Tu vois, plus nous serons Nègres, plus nous serons des Hommes ».
Pour finir je dirai que relire Césaire prend une fois de plus tout son sens aujourd’hui ; à l’heure ou notre président embrasse Kadhafi, et à l’heure où le monde n’ose pas ouvrir plus qu’à demi les yeux sur un régime totalitaire qui s’apprête à tous nous accueillir pour ce qui doit apparaître comme une fête, les jeux Olympiques, il est temps de se demander quelle est vraiment l’attitude que nous sommes en train d’adopter inconsciemment. « On s’étonne, on s’indigne. On dit : “comme c’est curieux ! Mais, Bah ! C’est le nazisme, ça passera !” Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’oeil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il est sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. »
Aimé Césaire fait parti de ces grands hommes qui ont mis leur talent, leur corps et leur âme au service de l’humanité à la manière d’un Victor Hugo ou d’un Montaigne. Penser que ce type d’homme appartient encore au XXème doit nous pousser à en être digne et perpétuer leurs valeurs dans notre engagement. Cela doit également nous redonner espoir.








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